Textes et citations

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SALUT AUX BONS BOUGRES !

EXTRAITS DU JOURNAL "LE PERE PEINARD" :

SALUT AUX BONS BOUGRES !

Eh oui, les fistons, le gniaff journaleux reprend sa plume et lève son tire-pied.

Il repique à la bataille, plus hardi et plus enragé, après avoir, pendant quelques mois (tant qu’a duré le Journal du Peuple), profité de ce que d’autres étaient à la besogne pour souffler un brin.

On est de vieilles connaissances !

Je pourrais donc, à la rigueur, ne pas me décarcasser pour expliquer ce que j’ai dans le ventre et dans la cafetière.

Pourtant, comme j’espère bien qu’aux vieux amis, il va s’en ajouter des nouveaux, qui se paieront nos flanches, je vais me fendre de quelques palabres explicatives.

MON PROGRAMME

Le programme du vieux gniaff est aussi connu que la crapulerie des généraux ; il est plus bref que la Constitution de 1793 et a été formulé, il y a un peu plus d’un siècle, par l’Ancien, le Père Duchêne :

" Je ne veux pas que l’on m’em ... mielle ! "

C’est franc. Ça sort sans qu’on le mâche ! Et cette déclaration autrement époilante que celle des Droits de l’Homme et du Citoyen, répond à tout, contient tout, suffit à tout.

Le jour où le populo ne sera plus emmiellé, c’est le jour où patrons, gouvernants, ratichons, jugeurs et autres sangsues têteront les pissenlits par la racine.Et, en ce jour-là, le soleil luira pour tous et pour toutes la table sera mise.

Mais, mille marmites, ça ne viendra pas tout de go ! La saison est passée où les cailles tombaient du ciel, toutes rôties et enveloppées dans des feuilles de vigne.Pour lors, si nous tenons à ce que la Sociale nous fasse risette, il faut faire nos affaires nous-mêmes et ne compter que sur notre poigne.

Certains types serinent qu’il y a mèche d’arriver a quelque chose en confiant le soin de nos intérêts à des élus entre les pattes desquels on abdique sa souveraineté individuelle. Ceux qui prétendent cela sont, ou bien aussi cruches, ou bien aussi canailles que les abrutisseurs qui nous prêchent la confiance en Dieu.

Croire en l’intervention divine ou se fier à la bienveillance de l’Etat, c’est identique superstition.Y a qu’une chose vraie et bonne : l’action directe du populo.

Et, foutre, ceux qui s’imaginent que pour agir il faut que se présentent des circonstances exceptionnelles, se montent le bobêchon.

Certes, pour faire le saut de la société bourgeoise dans la société galbeuse où il n’y aura plus ni riches, ni pauvres, ni dirigeants, ni dirigés, il y faudra un sacré coup de chambard.

Mais, d’ici là, on peut préparer le terrain.C’est la besogne à laquelle est attelé le Père peinard. Il y a deux façons de comprendre la chose : en obliquant vers la politique ou en aiguillant sur les questions sociales et économiques.

La Politique ?

Le vieux gniaff s’en occupera juste assez pour en fiche la salopise en lumière ; par l’accumulation des faits, il prouvera la malfaisance permanente des gouvernants.Puis, c’est avec une faramineuse jubilation qu’il crossera les souteneurs de la société actuelle.

Les Galonnards qui abrutissent nos fistons dans les casernes, au point de les transformer en assassins de leurs paternels, de leurs frangins et de leurs amis.Les Ratichons qui rêvent le rétablissement de l’Inquisition et qui, avec leurs cochonnes de Croix, empoisonnent le pays.

Les Jugeurs qui distribuent l’Injustice au gré des dirigeants, sont patelin avec les gros bandits et teignes avec les mistoufliers.

Pas un de ces chameaux, non plus que les autres vermines, ne passera au travers et n’évitera l’astiquage du Père peinard.

La question sociale

Ah. fichtre, ceci est une autre paire de manches !

C’ est aux question s économiques, qui sont la trame de la Vie, que le Père peinard donnera la première place : il s’intéressera aux moindres rouspétances des exploités et jubilera chaque fois qu’il verra une floppée d’entre eux laisser les politiciens à leurs billevesées et partir carré-ment en guerre contre leurs singes.

Les grèves et tout ce qui s’ensuit : exodes, boycottages, sabotages... de tout cela, le Père peinard ne perdra pas une bouchée.

Et, comme de juste, il ne perdra pas un geste des groupements corporatifs qui, par la vulgarisation de l’idée de Grève générale, poussent richement à la roue de la Sociale.

Sur ce, je pose ma chique.

Il fait soif... On s’en va boire une versée de picolo, avec. quelques copains... et on va trinquer à la santé des lecteurs du Père peinard et à la prochaine venue de la Sociale.

14 janvier 1900

Textes et citations

Ricardo Flores Magon - L'ouvrier et la machine 1916

"Maudite machine!" peste l'ouvrier, suant à grosse gouttes, las et découragé. "Maudite machine qui m'obliges à suivre ton rythme infernal, comme si, moi aussi, j'étais fait d'acier et entraîné par un moteur! Je te hais, engin de malheur, car faisant le travail de dix, vingt ou trente ouvriers, tu m'ôtes le pain de la bouche — et tu me condamnes, ainsi que ma femme et mes enfants, à crever de faim."

La machine geint sous les coups du moteur, paraissant ainsi partager la fatigue de son compagnon de sang et de muscles. Toutes les pièces qui la composent sont en mouvement, ne s'arrêtant jamais. Certaines glissent, d'autres tressaillent. Celles-ci oscillent, celles-là pivotent, suintant l'huile noirâtre, couinant, trépidant, fatiguant la vue de l'esclave de chair et d'os qui doit suivre attentivement tous leurs mouvements et résister à l'abrutissement qu'ils provoquent pour ne pas se laisser prendre un doigt par un de ces rouages d'acier, ou perdre une main, un bras, voire la vie…

"Machines infernales! Vous devez toutes disparaître, suppôts de Satan! Joli travail que vous faîtes! En un jour, sans autre dépense que quelques seaux de charbon pour alimenter le moteur, et avec un seul ouvrier, vous abattez chacune davantage d'ouvrage que ne le fait un seul homme en un mois, de sorte qu'un travailleur, qui pourrait avoir du labeur pour trente jours, le voit réduit en un seul à cause de vous… Si nous crevons de faim, cela t'est indifférent! Sans toi, vingt familles de prolétaires auraient leur pain quotidien assuré."

Les milles et une pièces de la machine sont en action. Elles tournent, glissent dans tous les sens, se rejoignent et s'écartent, suant d'infectes graisses, trépidant et couinant jusqu'à en avoir le vertige… La sombre machine n'offre pas un moment de répit. Elle respire bruyamment comme si elle était vivante. Elle semble épier la moindre seconde d'inattention de l'esclave humain pour lui mordre un doigt, lui arracher un bras, ou la vie…

À travers un soupirail pénètre une pâle lueur carcérale et sinistre. Le soleil lui-même se refuse à éclairer cet antre de misère, d'angoisse et de fatigue où se sacrifient de laborieuses existences au profit de vies stériles. Des bruits de pas viennent de l'extérieur -c'est le troupeau qui est en marche! Des miasmes sont à l'affût dans chaque recoin de l'atelier. L'ouvrier tousse… tousse! La machine geint… geint!

"Cela fait sept heures que je suis à tes côtés et il m'en reste encore trois à tirer. J'ai le vertige mais je dois résister. J'ai la tête lourde, mais gare au moindre moment d'inattention! Je dois suivre tes mouvements si je ne veux pas que tes dents d'acier me mordre et que tes doigts de fer m'emprisonnent… Encore trois longues heures! Mes oreilles bourdonnent, une soif terrible me dévore, j'ai de la fièvre, ma tête va éclater."

Des sons joyeux parviennent du dehors : ce sont des enfants qui passent, espiègles. Leurs rires, gracieux et innocents, effacent un instant la grisaille environnante, engendrant une sensation de fraîcheur semblable à celle que procure le chant d'un oiseau dans un moment d'abattement. L'émotion s'empare de l'ouvrier. Ses propres enfants gazouillent de même! C'est ainsi qu'ils rient! Et tout en regardant le mouvement des mécanismes, il se met à gamberger. Son esprit rejoint le fruit de ses amours, qui l'attend chez lui. Il frissonne à l'idée qu'un jour ses enfants devront eux aussi venir crever pour une machine dans la pénombre d'un atelier où les microbes pullulent.

"Maudite machine, je te hais!"

La machine se met à trépider avec plus de vigueur, elle a cessé de geindre. De tous ses tendons de fer, de toutes ses vertèbres d'acier, des dures dents de ses rouages, de ses centaines de pièces infatigable, sort un son rauque plein de colère qui, traduit en langage humain, signifie : "Tais-toi, misérable! Cesse de te plaindre, espèce de lâche! Moi je ne suis qu'une machine, entraînée par un moteur, mais toi, tu as un cerveau et tu ne te révoltes pas, malheureux! Arrête de te lamenter sans cesse, imbécile! C'est ta lâcheté qui est cause de ton malheur, pas moi. Empare-toi de moi, arrache-moi des griffes de ce vampire qui te suce le sang, et travaille pour toi et les tiens, crétin! En elles-mêmes, les machines sont un bienfait. Nous épargnons des efforts à l'homme, mais vous autres travailleurs, êtes si stupides que vous nous laissez aux mains de vos bourreaux, alors que vous nous avez fabriquées. Comment concevoir plus grande bêtise? Tais-toi, ne dis plus un mot! Si tu n'as pas le courage de rompre tes chaînes, alors cesse de te plaindre! Allons, il est l'heure de sortir. Déguerpis et réfléchis!"

Les paroles salutaires de la machine, associées à l'air frais de la rue, provoquèrent une prise de conscience chez l'ouvrier. Il sentit qu'un monde s'écroulait dans son esprit : celui des préjugés, des interdits, du respect de l'ordre établi, des lois et des traditions et, le poing levé, il s'écria :

"Je suis anarchiste! Terre et liberté!"